Le filet de l’intime

Rencontre avec Émilie Renault, dessinatrice à Thonon-les-Bains

La première fois que je vis Émilie, elle griffonnait. Je n’utilise ce mot que par défaut, car je n’en dispose pas d’autre qui dise le geste qu’elle faisait. J’aurais pu dire dessiner, mais c’est vague, cela regroupe dans le même mot trop de gestes divers pour que l’on sache de quoi je parle. Griffonner, donc, pourquoi pas.
Nous étions à table, une douzaine peut-être, nous mangions des filets de perche car nous étions à Genève, et c’est ce que le lac fournit libéralement comme matière à l’imagination culinaire, nous sortions d’une rencontre avec un calligraphe chinois établi en Suisse, et Émilie griffonnait. Elle avait un cahier à pages blanches, et avec un Rotring, un stylo tubulaire à encre noire, elle griffonnait et représentait tous les objets présents sur la table. Sur la double page du carnet, ils apparaissaient un par un, côte à côte, elle parcourait leur contour d’un trait uniforme, et une fois le trait terminé, les objets se détachaient de la page: ils apparaissaient, dans une drôle d’existence, très proche, différente, plus intense.
Griffonner est vraiment une approximation pour décrire ce qu’elle faisait, car le mot suggère de l’agitation, un crayonné un peu nerveux, alors qu’elle faisait tranquillement le tour de l’objet par un trait continu. Mais d’un autre côté, griffonner va bien car cela suggère une activité détachée, à peine consciente, et son trait allait ainsi, il découpait sans hâte des objets dans la page, et les faisait apparaître en contours noirs sur le papier blanc. Tracer n’irait pas, car l’acte manque de souplesse. C’est triste de manquer à ce point de vocabulaire. Il faut inventer un mot pour désigner l’acte que quelqu’un invente, et dont aucun mot parmi ceux qui existent ne peut rendre compte. Elle rotringuait; voilà.
Pendant que nous parlions de choses et d’autres, en mangeant des filets de perche, Émilie rotringuait tous les petits objets qui traînaient sur la table, la table elle-même, et les gens qui parlaient assis autour, et par son trait continu tous les objets présents apparaissaient. C’est bien là l’un des rôles du dessin quand il dessine des choses qui existent: faire apparaître ce qui est là, au vu et au su de tous, mais que l’on n’a pas remarqué à ce point, car il est tant de choses autour de nous que l’on omet de leur prêter attention, on pense en permanence à autre chose, et rien ne reste.
La pratique du Rotring suit ce mouvement perpétuel, ce geste continu du temps qui toujours avance, ne recule jamais, ne regrette pas, ne revient pas, il avance et l’encre coule de façon égale du tube millimétré, fait un trait calibré de la largeur que l’on veut, un trait précis comme l’attention, mais au contraire de l’attention humaine qui passe toujours à autre chose, ce filet d’encre exerce une attention continue, et les choses dessinées apparaissent. Le trait d’encre indélébile à marqué leur présence, éternise leur instant: ceci, qui était perçu, a été là.
Ils étaient drôles ces petits dessins qui n’avaient l’air de rien, sur le petit espace d’un carnet à feuilles blanches: aucune esbroufe, aucun effet de manche, pas de gestuelle aventureuse ou d’effets de rapidité: rien de l’héroïsme de la peinture à l’encre, rien des gestes amples du Chinois que nous étions venu voir, qui pincelle à grand trait (car il faut là aussi inventer un autre mot, là où ni dessiner ni peindre ne décrivent vraiment ce qui se passe). Elle faisait tout à fait autre chose: un dessin obstiné, attentif aux petites choses réelles, que je voyais apparaître une à une sur le carnet. C’était bien un dessin au Rotring: continu, régulier, toujours là, partant pour tout, se déployant selon les qualités et les défauts que l’on prête à cet outil de dessin, que l’on aime ou pas quand on est dessinateur, c’est selon ; ce que l’on aime c’est la lente régularité du trait, et ce qu’on n’aime pas, c’est la lente régularité du trait, le goût que l’on en a dépend de celui qui dessine et de ce qu’il veut vivre dans sa pratique du dessin. Car on peut tout faire avec ces pauvres outils à laisser des traces, tout: le dessin, comme tous les jeux à règles simples, est d’une infinie variété.
Cela aurait pu en rester là. J’aurais vu un soir quelqu’un dessiner selon une méthode particulière, qui remplirait ainsi des carnets entiers de petites choses, cela aurait été un talent charmant. Mais elle m’a fait participer à un livre qu’elle faisait, et j’ai vu ce qu’elle réalisait avec son trait patient, sans secousses ni effets rhétoriques: des monuments. Rien moins que des monuments graphiques. Des dessins si grands qu’ils passent mal sur internet, qu’on les voit mal sur un écran, et il faut les voir en vrai, comme les rouleaux de peinture chinoise dont les reproductions dans les livres ne permettent pas de saisir la vraie présence. Ses dessins visibles sur son site on les croit mal scannés, et puis on relit plusieurs fois les dimensions, pour être sûr, on imagine la faute de frappe, mais non: ils sont comme ça. Treize mètres de long sur deux mètres cinquante de haut dans une galerie. Quatre-vingt mètres carrés collés sur un pignon d’immeuble. Comment peut-on faire si grand avec ce petit Rotring dont le trait mesure précisément quatre dixièmes de millimètre? Je ne comprenais pas bien. Je suis allé demander.

Le problème, c’est que mes dessins sont très grands, et qu’ils ne rentrent nulle part, dit-elle. Et elle apporte un rouleau de calque qu’elle déscotche, déballe, pose à terre, et lance d’un geste. Le rouleau roule sur le sol et déploie derrière lui un chemin dessiné: des arbres, des maisons, de l’herbe, des barrières, des visages humains, tout est tracé du même trait patient qui suit les contours jusqu’à faire surgir un feuillage, une fermeture éclair, ou un panneau routier avec la même dignité qu’un visage, en une intensité troublante.
C’est un livre que nous avons fait, dit-elle, nous rencontrions des éditeurs et des écrivains qui travaillaient dans la région, et nous avons fait des centaines de kilomètres pour les rencontrer, je prenais des photos par la fenêtre de la voiture, des photos des gens avec qui nous parlions, et j’ai tout dessiné à la suite sur la même feuille. Sur ces rouleaux, il y a notre voyage, le chemin que nous avons fait, les gens que nous avons rencontrés.
Et pour voir la suite, elle réenroulait le rouleau d’un côté, le déroulait de l’autre, et les centaines de kilomètres de paysage habité déployaient leur présence intime à mes pieds. Le trait était le même que sur son petit carnet, mais quand il se poursuivait sur plusieurs mètres il faisait apparaître un monde. La patience a des effets stupéfiants.

Avec les membres du collectif Ethnographic, Émilie réalise des projets commandés par des municipalités, qui tiennent autant de l’intervention sociale que de l’art contemporain. Dans les cités de la région du Léman, à Lausanne, à Thonon, ou à Saint-Priest récemment, dans des lieux sans qualités construits dans ce béton simple qui est l’habitat de la plupart d’entre nous, elle crée du vivant par le dessin en montrant tout à la fois ce qui est et ce dont on rêve, qui ne voisinent pas dans le réel mais qui sont entremêlés dans notre esprit; et grâce au dessin elle les représente sur le même mode. Elle dessine des gens assis dans leur salon, dans des appartements qui sont ceux d’une cité de petites barres, elle les dessine assis, entourés de leurs objets réels qu’elle rend avec une précision obstinée, et de leurs objets rêvés qui viennent s’y mêler; les gens, les choses, et les rêves sont rotringués de la même façon, et l’on voit alors dans le salon d’une dame passer en courant de grands animaux de savane, et sur la nappe d’un couple apparaître en gros, aussi gros qu’eux, la carte précise des îles portugaises de l’Atlantique.
Les dessins originaux font quatre mètres soixante sur deux mètres quarante, car ils correspondent au mur du salon de l’un de ces appartements sur lequel la feuille était fixée. Et ensuite ils ont été reproduits, agrandis, et collés dehors sur les murs des immeubles, les immeubles même où ces gens habitaient, en affiches géantes de quatre vingt mètres carrés. Et les gens se voyaient, dehors, comme des monuments.
Mais combien de temps ça prend, de faire un dessin si grand, avec tant de détails? Oh, j’ai fini par compter, dit-elle, parce qu’on me l’a demandé souvent: deux cent heures. Sur combien de temps? Longtemps. Des mois, parce que je devais de temps en temps m’interrompre, pour manger, dormir, m’occuper des enfants. Mais je pouvais sans problème y passer huit heures de suite.
Huit heures à la suite le Rotring à la main, quand même! et devant un dessin plus grand que soi, dans une pièce trop petite pour prendre du recul : lorsqu’on travaille sur un dessin d’une telle taille, on ne voit pas l’ensemble de ce que l’on dessine. Le prodige, c’est de voir surgir la forme globale sans l’avoir tracée auparavant, par la lente progression des détails qui semblent s’assembler d’eux-mêmes et toujours par une sorte d’assurance funambule tomber à leur juste place. C’est comme de la marche à pieds, dit-elle, de la randonnée: rester concentré pour ne pas tomber, tout en pensant à autre chose, créer progressivement une carte du lieu auquel on pense, où l’on se perd à mesure qu’on le dessine, et que l’on précise et découvre à mesure que l’on y marche.
Elle me montre ces dessins qu’elle fait, sur un écran, j’agrandis, j’agrandis encore, et il y a toujours des détails qui apparaissent. La richesse en est inouïe, et cela me laisse perplexe, car si je comprends la démarche, je suis stupéfait de la stabilité de la structure globale : malgré la taille, et le foisonnement de petites choses, l’espace qui les contient est toujours cohérent. Comment fait-on pour ne pas perdre l’ensemble de vue, quand on se concentre à ce point sur les détails? Je crois que le dessin s’apprend tout seul, dit-elle. Le cerveau s’adapte.
C’est un peu mystérieux. Mais l’art est peut-être là: dans toute pratique artistique il y a un point très simple et très obscur qui en est le moteur, et il reste rétif à l’explication: en définitive, ça se fait, le dessin se fait. Il y a une part d’énorme labeur, répétitif et obstiné, les deux cent heures dont il était question, mais aussi une petite part naïve, tout aussi obstinée, qui fait que ça se fait, pour ainsi dire de soi-même.
Émilie rotringue, elle déploie patiemment son filet d’encre: c’est ça que trace le stylo tubulaire, un filet d’encre, un trait millimétré qui avance, toujours constant, imperturbable, qui entoure les objets et les gens, les saisit, les remonte de l’oubli et de l’inattention, et les montre: par ce filet d’encre l’intime devient visible, en grand, lui qui la plupart du temps est tout petit, et pas visible. Cela prend du temps, le temps que l’on prenait autrefois pour nouer nœud à nœud de grands filets de pêche, pour ramasser au fond de l’eau les poissons que l’on ne voit pas. Par ce filet d’encre qu’elle tisse et qu’elle déploie sur les murs, Émilie remonte des vies à la lumière, et cerne cette chose qui s’échappe dès qu’on la pressent, qui est l’identité. L’identité fuit toujours, celle des gens, celle d’un lieu, car elle n’est pas faite d’objets très précis, seulement d’un peu de corps, de quelques objets dispersés, de paroles indécises et de trajets fugaces, et surtout de pas mal de rêves. Le dessin, quand il est patient, permet de la cerner, d’en attraper ce qu’on peut, et ceci de le montrer, comme on montre les poissons que l’on a pris. Pour ceci il faut des filets, et de la patience.

Alexis Jenni
juin 2014


À première vue, Émilie Renault est une dessinatrice mais avant tout, elle est une scrutatrice. Au bout de sa mine affûtée, elle décortique le monde, millimètre par millimètre, pour en saisir finement toutes les mécaniques. Elle s’accroche à tous les détails et à force d’observer au microscope les personnes qu’elle interroge, elle en perçoit tous les battements, les émotions, les non-dits, tout ce qui fait l’intensité de leur vie.

Aller à la rencontre de…, c’est justement l’objectif du collectif Ethno-graphic dont Émilie Renault est, avec Ghislain Botto, l’une des fondatrices. Le collectif mène des enquêtes, selon une approche transdisciplinaire (dessin, édition, photographie): sur leur route, des soignants, des passants, mais aussi des bibliothécaires ou des prostituées. Chaque investigation fait l’objet d’un travail minutieux de réappropriation par le dessin, le texte, ou encore la photographie. L’ensemble est réuni dans une publication spécialement réalisée, le livre répond par une forme toujours inédite aux particularités de leurs études. Pour Fleur de pavé (2011) par exemple, chaque prostituée rencontrée fait l’objet d’un livre dédié, qui se déploie sous la forme d’un leporello. Plus récemment, pour le projet Chorographie d’un territoire littéraire (2013), le livre alterne les citations, les témoignages, les photographies et les dessins dans un jeu graphique qui donne à l’ensemble unité et singularité.

Diplômée de l’École supérieure d’arts et de design (esad) de Reims, et de l’École cantonale de Lausanne (ecal), Émilie Renault a enseigné à l’école supérieure d’arts appliqués de Vevey en Suisse.

Caroline Bernard
avril 2014


Défricher #2

Résidence sur le territoire de Fougères Agglomération

Pendant le mois de janvier 2017, l’artiste Émilie Renault est venue en résidence sur le territoire de Fougères Agglomération. Elle est allée à la rencontre d’habitants, acteurs du territoire qui ont accepté de la recevoir et d’échanger avec elle sur leur vécu, leurs souvenirs, leur quotidien. Il s’agissait de témoins de la vie locale, passée ou actuelle, travailleurs retraités ou actifs du métier de la chaussure, de l’agriculture ou de la culture… des habitants de longue date ou tout juste arrivés sur le territoire.

Dans une société où le temps file toujours plus vite, Émilie considère que le rôle de l’artiste, en tout cas le sien, serait de prendre son temps pour rencontrer, écouter, enregistrer mais aussi produire un travail où le détail et le labeur sont d’importance. Elle souhaite ouvrir des brèches dans lesquelles d’autres peuvent se glisser pour regarder, observer, écouter… « Nous ne savons pas voir. Il faut y aller plus doucement, presque bêtement. Se forcer à écrire ce qui n’a pas d’intérêt, ce qui est le plus évident, le plus commun, le plus terne. »1 Ainsi, pendant le temps de résidence, elle se laisse glisser, guider par les événements et reste ouverte à toutes rencontres. Elle se laisse «porter par l’intuition de l’importance de ce qui n’a jamais compté.»2 C’est ainsi que partie pour rencontrer uniquement les acteurs de la chaussure d’hier et d’aujourd’hui, elle a été impressionnée par le dynamisme et la créativité du territoire et a multiplié le nombre de ses «héros obscurs de l’ordinaire»3 et élargit son champs d’investigation à d’autres corps de métiers.

À l’issue de cette semaine à Fougères, l’artiste a dessiné à la pierre noire, ou à la tablette graphique, des portraits grands formats de certains de ces habitants et réalisé des «Chroniques fougeraises», recueils de témoignages. Ces entrecroisements d’expériences et de voix, ces récits de moments et de lieux, ces fragments de vie sont mis en scène dans la galerie et le tunnel ferrovière.

Exposition à la galerie d’art Albert Bourgeois

L’artiste a considéré l’espace d’exposition de la galerie comme un seul et même espace de rencontre. La galerie devient, la salle à manger d’Angèle et Marianne, le salon de Rebecca, Sophie, Nelly et Michel, le bureau de Cyril et Martine, l’atelier de Françoise, le jardin d’Arnaud… Un seul et même espace dans lequel se rencontrent tous les témoins et habitants de Fougères que l’artiste a interviewé séparément. Mais également un espace dans lequel les visiteurs de l’exposition pourront rencontrer ces derniers…
Comme dans la plupart de ses projets, Émilie considère que l’espace d’exposition peut être l’espace où toutes les histoires, les vécus se croisent, qu’il peut être vecteur de lien. Ainsi, on peut se projeter dans cet espace de vie collectif qu’est devenu la galerie, «prendre une pause»2, s’imaginer confortablement installé dans le fauteuil de l’un ou de l’autre et lire les histoires de chacun.

Le dessin nous plonge dans les objets qui entourent au quotidien les habitants, dans leur univers. «Habiter nous unit, c’est un sens commun que nous partageons tous et, pourtant, nous désunit, se positionnant au premier plan des inégalités. Que ce soit dans un palais ou sous un abri de fortune, l’homme habite toujours l’espace et y déploie les activités et habitudes qui construisent son quotidien.»2 Cette question est au cœur des dessins d’Émilie qui décrit puis assemble tous ces espaces par un dessin à la ligne, noir et blanc d’où ressort une forme d’objectivité. Également, l’absence de point de fuite, l’utilisation des codes du dessin industriel appuie cette homogénéisation des points de vue. Concrètement, il s’agit de coupes dans l’espace qu’Émilie a ensuite habillées de détails, de matériaux qui viennent donner le volume aux objets et permettent au regardeur de se plonger dans l’ambiance des lieux. L’échelle 1 de ces dessins posés au sol accentue également le face à face avec les personnes rencontrées.

Dans cette mise en scène de la vie quotidienne fougeraise, l’artiste a installé «Chroniques» et tableaux dans lesquels on peut lire des témoignages choisis pour retracer une histoire globale du territoire au travers de cette suite d’individualités. Marquée par les savoir-faire de chacun de ses interlocuteurs et face à ce territoire chargé d’histoire, Émilie s’est focalisée sur la finesse du lien qu’il existe entre passé et avenir. Elle a inscrit des extraits d’entretien qui tissent une histoire du territoire ainsi que les projections vers l’avenir. Son unique question qui clôturait ses entretiens était d’ailleurs : « Et maintenant, où allez-vous ? » Pour l’artiste, passé, présent et futur ne fonctionnent pas l’un sans l’autre, les passifs que nous supportons tous sont les piliers de notre avenir.

Dans le tunnel ferroviaire de la ville de Fougères.

Dans le tunnel l’artiste propose la traversée de deux vies. Deux témoignages défilent d’un bout à l’autre du tunnel: deux générations et pourtant des témoignages complémentaires. Les portraits permettent de situer la rencontre et offrent une forme d’intimité à ces rencontres dans l’espace public.

1 Georges Pérec, L’Infra-ordinaire
2 Thomas Batzenschlager, L’habitant temporaire, Petit athlas des mondes intérieurs.
3 Luce Giard, L’invention du quotidien